Benoît Dorémus

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 Cabinet ministériel

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AuteurMessage
Japy
Petit fan indigne


Nombre de messages : 1
Date d'inscription : 09/12/2007

MessageSujet: Cabinet ministériel   Dim 9 Déc 2007 - 17:29

"L'idéal, se serait, tu t'en doutes que mes mots touchent quelqu'un, à part toi qui m'écoute et 2 ou 3 copains"...
J'ai le "toi", et les "2 ou 3 copains" (même plus mais ils manquent d'objectivité...). Je me décide donc à tenter de toucher ce "quelqu'un" impensable, inconnu, à travers ces quelques mots.
j'ai été prondément touché par l'album, je le suis encore, à chaque écoute quotidienne. Au plaisir.


Cabinet ministériel


Un couloir immense menait au cabinet. Il me parut sans fin. Je le traversai d’un pas assuré, feignant mon envie pressante de satisfaire mes besoins. J’entrai brusquement, je refermai la porte derrière moi. Je m’adossai à elle quelques secondes, balayant d’un regard furtif les murs à peine secs, car tout juste rafraîchis de deux couches de peinture. J ‘éprouvai alors un contentement immense, une véritable fierté d’avoir pu mener cette quête picturale jusqu’à son terme, tant la question de la restauration de cette pièce s’était posée avec déraison au sein du ministère. Certains membres de mon cabinet s’étaient offusqués, déplorant l’intérêt exagéré que je portais à la couleur des toilettes. « Mais pourquoi devrait-on les négliger ? », m’étais-je offusqué. Aucune des réponses qu’ils apportèrent ne me convint. Je m’interrogeais pourtant. Pourquoi éprouvent-ils une telle indifférence pour ces lieux dont j’estime autant les richesses? Le bruit ? L’odeur ? Parce que l’on y fait en général qu’un passage occulte teinté d’impudeur que l’on n’assume pas toujours ?
Ou bien parce que les toilettes sont différentes et souvent éloignées des lieux de vie que l’on se plait à embellir ? Cessons donc de nous contenter trop volontiers d’une ornementation indigne, qui se limite à un triple épaisseur fleuri – longue et intense est la tergiversation, prostré devant l’étalage, entre cette « petite folie » et le paquet de 50 rouleaux tout aussi bien destinés à égratigner nos soyeuses fesses qu’à poncer une vieux meuble chiné -, une balayette honteusement échevelée – à l’image de ces brosses à dents que l’on garde quelques fois en trésor sans réussir à nous en débarrasser, jusqu’à nous convaincre de l’éventuelle action bénéfique du plastique sur l’émail de nos dents -, et cette indispensable bombe désodorisante, témoignage quotidien de notre esprit de compétiteur . J’exagère? Qui ne s’est jamais concentré comme un biathlète, le corps engourdi, étendu dans la poudreuse glaciale, l’index vacillant, prêt à exercer une pression sur l’opercule du désodorisant comme sur la gâchette de sa carabine ? Qui n’a jamais ressenti, une fois cette bombe dégoupillée, l’appréhension paralysante d’un patineur préparant son triple boucle piqué, au moment de faire le demi tour pour saisir la poignée de la porte sans risquer de voir son avant-bras totalement souillé d’un crachin corrosif « fraîcheur printanière » ? Je n’exagère pas.
Ces toilettes étaient mornes, sombres : un marron très foncé virant sur le noir. Je ne parvenais pas à m’y faire. J’avais donc décidé que les tons basanés qui regorgeaient devaient être éclaircis pour apporter de la pureté aux lieux : comme pour les civiliser. Même si des résistances internes freinèrent le déroulement correct de ce modeste chantier, la pièce fut tout de même écrasée, dominée du sol au plafond ; la quasi totalité de ce territoire colonisée par les poils du pinceau, puis au bout du rouleau, envahie d’un blanc continent. Et hormis les quelques négligences éparses observées sur les angles morts et les plinthes – simples détails que seuls ces esprits tatillons pointèrent du doigts, condamnant un travail bâclé qu’ils jugèrent d’autant plus honteux que les travaux avaient généré des pertes inutiles -, l’ouvrage effectué me satisfaisait pleinement.
A cet instant, l’on frappa à la porte. « C’est occupé ! », répondis-je d’un ton sec. Après réfection, moi, seul, occupant cet espace méprisé, l’histoire a des résurgences que l’on observe même aux W.C…
Mon envie se fit plus pressante, provoquant piétinements et sueurs et m’arrachant à mes songes. Je déboutonnai mon pantalon qui s’affaissa. Je m’accroupis. Je pouvais désormais trôner dans ce cabinet dont je devenais le Ministre. Je me mue en un homme puissant lorsque je m’approprie ces lieux souvent jugés sinistres. Chaque moment passé est une évasion qui naît de mon imaginaire. Ma tête entre mes mains, les coudes sur mes genoux, les mains sur la cuvette, ma tête entre mes coudes, je ne suis qu’illusion mais qu’importe, je me fonds dans un personnage, instants scatologiques, et m’imprègne de ces usages pour qu’ils deviennent uniques. Du haut de mon éphémère piédestal, je m’affaire à expédier les affaires courantes et traiter des dossiers urgents, sans papier, les mains sales, je me soulage d’expulser ce putréfiant corps étranger. Le ministère de « l’immigration et de l’identité nationale » devient ma fierté, le temps d’une commission, le temps de rêver : paradoxe étonnant d’un maroquin idéal, le temps d’une épuration, juste le temps de gerber.
Assis là sur la cuvette trop froide, je fus troublé ; cette envie oppressante qui me torturait il y a peu, devint tout à coup plus lointaine : indescriptible. Ce besoin répugnant que je devais contenter dans une imminente urgence, disparu tout à coup, évadé, envolé. Je me résignai donc, comme tout un chacun à y passer plus de temps que nécessaire, résultat d’une situation bloquée, d’une constipation passagère. Si, dans cette position délicate, vous parvenez à vous mouvoir, transformant les toilettes en bibliothèque ingrate, kiosque à journaux ou intime boudoir ; vous délectant d’une nouvelle ou débectant les mauvaises qui s’empressent sur la page « faits divers », je vous suis sur ce chemin et fais feu de tout ennui, sans B.D ni bouquins , c’est ce ministère qui me divertit. J’observe à la lettre les indications de quelques maux fléchés, quand mon nord mendie les cerveaux d’africains éduqués et choisit d’ignorer le débarquement de sauvages affamés. Mon cabinet gagne à maudire les suppliants Mouloud et les demandeurs Basile qui ne maîtrisent l’écriture et ne savent pâlir. Ces hommes sont mes chiffres que je reconduis dans leurs cases. Cette grille que je remplie, n’est autre qu’une Afrique, qui tantôt perdue mais tend au magnifique, subissant mes désirs autant qu’elle ne les embrase. Spectatrice et martyre d’un jeu sans la moindre vertu, obstrué au plaisir : je condamne le sud au cul.
Vous blâmerez certainement mes distractions. Je n’en ferai rien, je m’assoie sur vos valeurs, j’incarne la raie publique, me défroquant face au patron, vénérant sa stature biblique. Je bois les paroles, et digère les ordres de mon chef d’Etat, preuve qu’en touchant de trop près la merde, on aspire à devenir Ministre des tas.
Ce petit jeu fort exaltant aurait du me débloquer, mais rien à faire, je suis définitivement dérangé. Ce n’est hélas pas par cette voie que je me satisferai aujourd’hui. Peine perdue, je me relève et me revêtis. L’idée de replonger dans mon quotidien, de perdre mes fonctions sans en avoir allègrement profité, m’attristait profondément. J’allais m’y résigner, quand soudain, les fesses à peine décollées, mes jambes encore pliées, des spasmes me saisirent ! Violents, poussifs, crispants : jouissifs ! Une joie immense me saisissait, un sourire ostentatoire me défigurait : je n’osai y croire ! Enfin ! Je m’accroupis aussitôt, la bouche ouverte, l’espoir renaissait, j’attendais patiemment de me voir dégueuler. La substance chaude et acide m’envahit. Je la déversai malhabile, profitant de convulsions espacées pour mieux recracher Nabil. Essoufflé mais comblé, je compris subitement que je ne supportais pas les mélanges ; métissage de races et couleurs dépassent la colique et m’honorent sans relâche d’un haut-le-cœur orgasmique. Je ne me cache pas. J’aime vomir, gerber, expulser. Ces moments de malaise que vous évitez tant, je les recherche sans gêne. Je ne m’écœure jamais, je m’en lave les mains et vous prouve, serein, que là où il y a des gênes, il n’y pas de plaisir, que là où il y « a des haines », germe mon désir.
Je me remets tout doucement de mes émotions tout en me rhabillant. Je sors lentement, tremblant. Mais cet assouvissement laisse des traces : un goût amer. Une vie consacrée à tenter d’y accéder, je ne peux en ce jour, que les fantasmer. Ses responsabilités, rêve brisé, rêve inassouvi ; ses idées déversées, que je vois naître, même déguisées, même travesties. Je me console en me disant que derrière cet enfant qui dirige aujourd’hui ce ministère, bien réel, bien présent, il y a l’empreinte de mon vivant, dans ce cabinet, dont je suis un peu le père.
- « Vous vous êtes tout à coup senti mal. Comment allez-vous cher père ? » me demanda ma fille bien aimée, venue à ma rencontre.
- « Je vais mieux, merci Marine ».



Japy
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